article: Souveraineté alimentaire

La souveraineté alimentaire : pensez global, mangez local !

(Article paru dans Bruxelles Laïque Echos, trimestriel édité à 4000 exemplaires par la régionale du Centre d’Action Laïque (CAL) de Belgique)

La souveraineté alimentaire… une très belle idée ! Le mouvement paysan international, Via Campesina, a présenté ce concept pour la première fois en 1996 et depuis il a été fortement véhiculé par les ONG et les mouvements altermondialistes. Il s’agit d’un droit international qui permet aux populations et aux états de définir leur politique agricole sans qu’elle ne puisse porter préjudice à d’autres pays. C’est donc tout le modèle du libre marché actuellement en vigueur sur la planète qui est mis à mal par cette idée et par le mouvement paysan. C’est l’OMC (Organisation Mondiale du Commerce) qui soumet notre alimentation et notre agriculture aux règles internationales du commerce[1]… partout sur la terre, cela entraîne une industrialisation de la production agricole et une disparition de l’agriculture paysanne. La distribution des aliments aussi se concentre dans les mains de quelques grands groupes de supermarchés dont le numéro 1 mondial est Wallmart[2] des Etats-Unis, suivi par Carrefour de France qui occupe la deuxième place mondiale[3]. En Europe, on estime qu’en moyenne une ferme disparaît toutes les trente secondes… en Belgique, environ 1500 fermes disparaissent chaque année et les terres se concentrent au sein de fermes industrielles toujours plus grandes. C’est ainsi qu’en 40 ans la Belgique a perdu 75 % de ses paysans.

La logique du libre marché est aveugle… seul le profit en ligne de mire fait tourner cette machine infernale[4]. Les dégâts sociaux sont énormes mais les impacts sur l’environnement sont considérables également[5]… et c’est le consommateur qui paye ! La « malbouffe » de nos supermarchés ou des fast-food omniprésents en ville nous coûte très cher. C’est nous, les consommateurs qui achetons les emballages et finançons leur incinération ou leur recyclage dans le meilleur des cas… c’est nous qui payons ces aliments contaminés par toutes sortes de produits chimiques et qui en assumons ensuite les frais médicaux, c’est nous qui faisons fructifier les bénéfices de ces grandes firmes de l’agro-alimentaire… vous pourriez en toucher quelque dividende dans la grande bonté du Capital si vous achetiez quelques actions, il faut le reconnaître, mais ce n’est pas la voie que l’on vous propose ici. Au contraire, tout en revendiquant la souveraineté alimentaire au niveau national et international, il est possible de la pratiquer à une échelle plus locale ici et maintenant. Il ne tient qu’à vous de sortir de ce système absurde et destructeur. En matière d’alimentation « Penser global et agir local » prend tout son sens et devient très concret !


La souveraineté alimentaire inclut la défense des traditions alimentaires de chaque peuple, ainsi que la conservation et le contrôle des ressources de l’agriculture (la terre, l’environnement et les hommes). Cela implique également de donner la priorité aux marchés et circuits de commercialisation locaux afin de lutter pour un monde rural vivant et développé, contre les désastres de l’agriculture industrielle. En Belgique, il est encore temps d’acheter directement ses aliments auprès de certains producteurs fermiers. Différentes initiatives existent en ce sens. En effet, il ne suffit pas d’acheter bio les yeux fermés au supermarché… le bio perd tout son sens s’il ne provient pas d’agriculteurs locaux produisant selon les principes de l’agriculture paysanne. Vous pourriez, par exemple, trouver des tomates bio en plein hiver provenant du Maroc ou de serres chauffées au mazout dans la périphérie bruxelloise…

Pour éviter tous ces pièges, il est nécessaire de se tourner résolument vers le circuit court[6] qui est un mode de commercialisation directe avec un minimum d’intermédiaires, ce système de commercialisation se base sur une économie locale et des rapports équitables. C’est l’alternative que prône le manifeste national des paysans et artisans[7] publié en juillet 2007 à Libramont. Sur le site de la nouvelle coordination de défense et de promotion des produits paysans et artisanaux, vous trouverez les adresses des fermes qui vendent leur production en circuit court. La vente s’effectue alors directement à la ferme ou directement sur les marchés ou encore par l’intermédiaire d’un petit commerçant qui revend les produits fermiers dans les marchés locaux. Une initiative originale en circuit court est le nouveau magasin « Côté soleil »[8] créé à l’initiative de la coopérative de producteurs paysans du Pajottenland (dans la périphérie occidentale de Bruxelles). Ici aussi, les producteurs invitent les consommateurs à devenir des partenaires à part entière. Ils peuvent, en effet, devenir membres coopérateurs et acquérir eux aussi des parts (par tranche de 100 euros) dans la coopérative tout en bénéficiant ainsi de réductions sur leurs achats.

Des collectifs de familles s’organisent aussi en groupe d’achat commun (GAC) pour passer des commandes groupées chez des fermiers ou artisans. Il existe aussi un système de partenariat plus poussé qui a fait ses preuves en Amérique du Nord et plus récemment en France sous le nom d’AMAP (Association pour le Maintien de l’Agriculture Paysanne) qui permet de relocaliser l’économie. Il s’agit du partenariat au travers des contrats locaux qui lient les ménages de « consom’acteurs » aux fermes. A Bruxelles, depuis février 2007, 50 familles se sont engagées ainsi à acquérir la production annuelle de légumes de la ferme arc-en-ciel. Ces familles s’organisent en collectifs autonomes sur trois lieux de distribution différents. La dénomination de cette initiative est GASAP, c-à-d, Groupe d’Achat Solidaire de l’Agriculture Paysanne. Grâce à l’engagement de ces « consom’acteurs », les revenus de la ferme se stabilisent, une personne en plus y travaille dorénavant comme paysan à temps plein. Déjà sept nouveaux groupes de ce type à Bruxelles sont en train de se former et cherchent à établir de nouveaux partenariats avec d’autres fermes. Vous pouvez aussi vous manifester auprès du réseau bruxellois des Gasap[9] et rejoindre un groupe en formation ou participer à la création d’un nouveau groupe dans votre quartier.

Une autre façon de pratiquer la souveraineté alimentaire est de produire vous-mêmes une part de vos aliments. En ville, vous pouvez ainsi louer une parcelle de potager ou participer avec d’autres habitants de votre quartier à un jardin collectif dans lequel vous produisez et récoltez ensemble vos fruits et légumes. On parle de plus en plus d’agriculture urbaine comme une alternative sérieuse à la lutte contre la faim dans les pays du Sud mais cela se pratique aussi dans le Nord et cela y constituera certainement à l’avenir un enjeu de taille face, notamment, à la pénurie prochaine de carburant bon marché. Ce type de dynamique urbaine permet en effet aux participants de « se réapproprier leurs vies, d’avoir prise sur le réel car elle nous permet de vivre immédiatement de nos créations et donc d’en faire un point de départ pour un changement à la racine (radical). »[10] Dans la périphérie bruxelloise, il existe le jardin collectif de Hoeilaart[11] ou encore la terre à légumes de l’Oasis du gingko à Braine-l’Alleud[12]… En ville, deux jardins collectifs sont en démarrage à Laeken et à Ixelles, à l’initiative de l’asbl Le début des haricots. Parallèlement au développement de ce type d’initiative, des potagers ouvriers sont souvent mis en danger par la spéculation immobilière et sont menacés d’expropriation[13], ce qui nous rappelle qu’il faut rester toujours vigilant, notamment aux travers des comités de quartier[14], par exemple.

En tant que citoyen consommateur, vous pouvez devenir membre de ce large mouvement de défense de l’agriculture paysanne en signant par exemple le manifeste de Saveurs paysannes et en adhérant ainsi à l’association Les amis de Saveurs paysannes.

En réalité, quand on s’intéresse à l’agriculture, on se rend vite compte combien le fossé est grand entre les citoyens et leurs élus politiques. En remédiant à cette forme d’impuissance et d’indifférence généralisée, en informant la population, en combattant les intérêts des grands industriels et en ouvrant de nouveaux espaces d’engagement citoyen, des organisations comme Saveurs Paysannes trouvent parfaitement leur raison d’être !

C’est vous qui avez la possibilité de faire vivre ces collectifs, ces associations, en renforçant les liens sociaux localement et en contribuant ainsi à construire un avenir viable pour les générations suivantes.

Kari Stévenne Romero,

un ami de Saveurs Paysannes

Liens internet

- Un petit clip sur l’industrialisation de l’agriculture : www.themeatrix1.com (disponible en français)

- Coordination pour la défense de produits paysans : www.saveurspaysannes.be

- Syndicat paysan wallon : www.fugea.be

- L’asbl Le début des haricots : www.haricots.org

- L’Oasis du gingko : http://users.skynet.be/oasisduginkgo

- Le réseau bruxellois des GASAP : http://gas-bxl.collectifs.net

- La coopérative Côté Soleil : www.cote-soleil-bruxelles.com

- La coopérative Coprosain : www.coprosain.be

- L’association Nature&Progrès : www.natpro.be

- L’association Les Amis de la Terre : www.amisdelaterre.be

- AMAP- Association pour le Maintien de l'Agriculture Paysanne : http://alliancepec.free.fr/Webamap

- Alliance Provence (AMAP) : http://www.allianceprovence.org

- Information générale sur les AMAP : http://fr.wikipedia.org/wiki/AMAP




[1] Le libéralisme économique qui régit l’OMC se base notamment sur la thèse David Ricardo (1772-1813) sur les « avantages comparatifs », selon laquelle chaque pays doit se spécialiser dans ce qu’il sait le mieux faire et laisser le libre marché répartir toutes les marchandises idéalement pour le bonheur de tous.

[2] En 2006, avec des ventes s'élevant à 351,1 milliards de dollars et 11,2 milliards de dollars de bénéfices[] (soit approximativement le budget de la France), Wal-Mart a repris la place de première entreprise mondiale en terme de chiffre d'affaires. Le fondateur de Wal-Mart, Sam Walton était classé de 1985 à 88 homme le plus riche des Etats-Unis. Ses enfants "Rob", Jim et Alice (ainsi que John décédé le 27 juin 2005) et sa veuve Helen Walton sont chacun à la tête d'un patrimoine de plus de 18 milliards de dollars (91 milliards de dollars en tout). Ils tiennent 5 des 10 premières places des personnes les plus riches des États-Unis et sont toujours bien placés sur la Liste des milliardaires du monde. Lire aussi Les coulisses de la grande distribution de Ch. Jacquiau (2000).

[3] Lire Les coulisses de la grande distribution de Ch. Jacquiau (2000) pour plus de détails sur la situation en France et dans le monde.

[4] Un exemple absurde parmi tant d’autres : en 1999, la France a exporté 3.515 millions de tonnes de lait, et au cours de cette même année, en a importé 1.641 millions de tonnes !

[5] André Pochon, Les sillons de la colère – la malbouffe n’est pas une fatalité. Paris, 2001.

[6] Nature&Progrès et ses groupes locaux de bénévoles est une association d’agriculture biologique active dans la promotion du circuit court depuis de nombreuses années. Elle édite le Biottin dont vous pouvez facilement vous procurez un exemplaire auprès de votre groupe local le plus proche ou sur le site www.natpro.be

[7] disponible sur www.saveurspaysannes.be

[8] rue Van Artevelde 93-95 à 1000 Bruxelles - http://www.cote-soleil-bruxelles.com

[9] remplissez le formulaire d’inscription sur http://gas-bxl.collectifs.net dans la rubrique “contactez-nous”

[10] Pablo Servigne, L’anarchie par les plantes, dans Réfractions 18 (printemps 2007).

[11] Initié par le collectif Semences d’Utopies, vous pouvez contacter ces jardiniers à l’email jardincollectifsdu@yahoogroupes.fr

[13] A Jette, sur les terrains de la VUB, plus d’un hectare de jardins ouvriers est menacé par un projet de construction d’un terrain de football : http://www.ipetitions.com/petition/LaarbeekbOOs (le site de la pétition vous demandera une contribution financière. En réalité, ce n’est pas le cas. Il suffit de cliquer sur [next] pour signer la pétition GRATUITEMENT).

[14] Inter-Environnement Bruxelles est une fédération de près de 80 comités de quartier à Bruxelles : http://www.ieb.be/presentation