Mi-novembre, nous partons pour notre traditionnelle mise au vert. Cette fois nous avons délaissé le chantier participatif à la ferme pour aller à la rencontre de ceux qui sont vraiment dans le besoin. Le vendredi en début d’après-midi, nous arrivons dans la communauté Emmaüs de Grande Synthe près de Dunkerque. Autour de la cour dans laquelle trône un immense saule pleureur, sont alignés des bureaux, des dortoirs, une maison commune et un énorme hangar qui sert de magasin. C’est le poumon de la communauté car elle vit uniquement des dons et de la revente à bas prix de ce qu’elle récupère. Ce fonctionnement sans subside lui permet d’être totalement indépendante des pouvoirs publics et de la politique de l’État. Elle accueille sans condition ni jugement de valeurs : migrants, sans abris et anciens prisonniers. Des communautés comme celles-là, il en existe plus d’une centaine dans toute la France.

A l’origine de ce mouvement : l’abbé Pierre. Jeune et fougueux au sortir de la seconde guerre mondiale, il met son énergie au service de ceux qui ont tout perdu, santé, travail, famille ; et dont les maisons se sont écroulés sous les bombes. Un soir dans la rue, il rencontre Georges sur le point qui a tenté de mettre fin à ses jours. Georges n’a pas eu la vie facile. Né de parents pauvres dont un père alcoolique et violent, il arrive tant bien que mal à survivre dans une France dévastée par la guerre. Il rencontre une femme bienveillante dont il tombe amoureux. De cette union naît une petite fille. Faute de mieux la nouvelle petite famille habite chez ses parents. Un soir lors d’une nouvelle crise de violence de son père, Georges lui arrache des mains le fusil qu’il brandissait sur sa mère et l’abat. Condamné à perpétuité, il est déporté au bagne à Cayenne, en Guyane Française.

Le bagne n’est rien d’autre qu’un camp de concentration. Les forçats y meurent de maladies, de tortures ou d’épuisement à déforester l’Amazonie pour y construire les routes de la civilisation. Pour ne pas sombrer dans la folie, Georges raconte inlassablement à ses compagnons de galère les brefs instants de bonheur qu’il a vécut auprès de sa femme et de sa fille. Les années passent et les conditions de vie sont telles qu’elles le font vieillir prématurément. Son corps se détériore mais son esprit et son cœur restent intacts. Malgré la peine à perpétuité, Georges garde espoir de retrouver un jour sa famille.

Lorsqu’un jour, un incendie se déclare dans le camp. Avec un courage et une force surhumaine, il sauve des dizaines de personnes, gardiens comme prisonniers. Apprenant la nouvelle, l’État décide de le gracier. Le voilà libre. Mais sans argent au cœur de l’Amérique Latine, il se retrouve encore pendant des années à vendre sa force de travail pour un salaire de misère afin de réunir le nécessaire pour retourner en métropole.

Vingt ans se sont écoulés depuis son départ. Et Georges, devant la porte de chez lui, hésite à franchir le seuil qui le sépare de son rêve le plus cher. Lorsqu’il se décide enfin à tirer la sonnette, la porte s’ouvre et laisse entrevoir l’un de ses anciens compagnons de bagne. Geoges en reste bouche bée. Que fait ce fantôme du passé dans sa maison ? Celui-ci lui raconte que dans cet enfer équatorial, les histoires de Georges lui ont sauvé la vie. Elle lui ont réchauffé le coeur et pour continuer à croire en la vie, le rêve de son ami était devenu le sien. Dès qu’il était revenu au pays, il était allé trouver cette femme. Et pensant tous deux que lui ne reviendrait jamais, ils avaient commencé une nouvelle vie.

Pendant que Georges écoute ses paroles terribles qui consument ses dernières forces vitales, une une magnifique créature d’une vingtaine d’année apparaît dans l’embrasure de la porte. Georges se sent défaillir. Il n’ose croire que sa fille est devenue cette belle et resplendissante jeune femme. Mais le regard qu’elle lui lance est glacial et emprunt de dégoût. Georges se rappelle à quel point son apparence est misérable après toutes ces années de lutte entre la vie et la mort. A l’époque rien n’aurait plus le terrasser. Jamais comme aujourd’hui, il n’avait ressenti un tel abîme dans son cœur.

Quand Georges finit de raconter son histoire, l’abbé Pierre est bouleversé et le remercie chaleureusement de l’avoir partagé avec lui. C’est un cadeau précieux et l’abbé n’a rien à lui offrir en retour. Il lui demande seulement s’il ne voudrait pas l’aider à aider les autres, tous les autres qui comme lui ont tout perdu et souffrent aussi à leur manière. Ensemble, ils fondent la première communauté Emmaüs.

Quelques années plus tard, en 1954, s’abat sur la France un hiver terrible. Autour de Paris s’étalent encore d’immenses bidonvilles où les gens survivent dans des conditions sordides et meurent par dizaines à cause du froid. L’abbé Pierre s’indigne. Lorsqu’un matin une femme est retrouvée morte gelée avec un avis d’expulsion dans la main s’en est trop. Il lance par radio un appel aux dons et à la générosité pour accueillir cette humanité oubliée. Son discours est d’une telle force et d’une telle sincérité qu’il réveille les français en un élan de solidarité spontanée.

Aujourd’hui les français ont oublié cet appel. La capitalisme et sa consommation matérialiste nous ont fait miroité une opulence fictive et poussé vers un individualisme cynique et désenchanté. A cause de cette accumulation de richesse, les exploités jusque là invisible des anciennes colonies nous arrivent en masse. Les français comme les belges ont peur et se referment sur eux-mêmes. Mais parmi les membres d’Emmaüs vibrent encore les paroles de l’abbé Pierre et les Georges d’aujourd’hui s’appellent Mohamed, Fatima, Baba, Amina, Jasmine ou Ibrahim.

Pour en savoir plus sur Emmaüs :

http://emmaus-france.org/

La poudrière, une communauté d’Emmaüs à Bruxelles :

https://www.lapoudriere.be/Emmaus.a.htm#Emmaus.a

Emmaüs international :

https://www.emmaus-international.org/fr/

Les haricots solidaires (1/2) : Une histoire d’Emmaüs